Lc 19, 28-44
La liturgie de ce dimanche est déconcertante. Elle commence en célébrant une « entrée triomphale (Lc, 19 28-40), et se termine en rappelant une mort ignominieuse (Lc 22, 14-23,56). Il est vraiment difficile d’harmoniser ces deux moments de la vie de Jésus. On pourrait dire que ni le triomphe ne fut un triomphe, ni la mort une mort. Tous les évangélistes présentent la montée à Jérusalem comme le résumé de l’activité publique de Jésus. Mourir dans la ville sainte est considérée comme le but ultime de sa vie tout entière.
Dans la vie de Jésus, l’Exode est de nouveau mis en scène, le passage de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie (Pâques, passage). L’amour inconditionnel de Dieu pour l’homme y était évident, manifesté par le service jusqu’à la mort.
Pourquoi Jésus a-t-il échoué de façon si lamentable? Parce que le salut qu’il offre ne coïncide pas avec celui qu’attend la majorité des êtres humains que nous sommes. Jésus a voulu nous amener jusqu’à la plénitude, mais celle de notre être véritable. Nous, nous nous efforçons de sauver notre être trompeur, notre « ego ».
Nous régler sur la « volonté » de Dieu ne nous intéresse en rien; nous préférons que Dieu se règle sur ce que nous préférons. Dieu « veut » pour nous ce qu’il y a de mieux. Il ne peut pas vouloir le moins bon. Et nous sommes tellement attachés à notre contingence que nous continuons à penser que l’individualité est notre avenir. Ne comprenons pas la volonté de Dieu comme venue de l’extérieur. Ce que Dieu veut est l’exigence la plus profonde de notre être.
L’échec humain de Jésus dans s volonté d’instaurer le Royaume de Dieu est une invitation à réfléchir sur le sens véritable des limites humaines. Si notre objectif premier est d’éviter à tout prix la douleur pour rechercher le plus grand plaisir possible, jamais nous ne pourrons accepter la prédication de Jésus. Il s’est remis complètement à Dieu, mais Dieu ne lui a évité ni la douleur ni la mort. Interpréter cet abandon complet de Jésus par Dieu, serait la clé de notre approche de sa passion et de sa mort ainsi que la clé pour interpréter la douleur humaine et lui donner son vrai sens, qui échappe à la majorité des mortels et qui est au delà de toute sensiblerie.
C’est une bêtise de penser que Dieu a exigé, planifié, voulu ou permis la mort de Jésus. Encore plus si nous la voyons comme la condition exigée pour le pardon de nos péchés. La mort de Jésus n’a pas été due à la volonté de Dieu, mais à l’imbécilité des hommes. C’est la volonté de pouvoir et le désir de soumettre autrui, ce qui a rendu inacceptable le message de Jésus. Le péché du monde est l’oppression.
Ce que Dieu attendait de jésus était sa fidélité complète, c’est à dire, qu’une fois faite l’expérience de ce qu’était Dieu, il ne cesse de le manifester à tout prix. La mort de Jésus n’a pas été un accident, mais la conséquence de sa vie. Vivant comme il a vécu et prêchant ce qu’il prêchait, il était logique qu’on l’élimine: il était insupportable.
Dieu n’est pas seulement présent dans la résurrection, il est constamment présent dans l’homme, y compris dans la douleur et la mort. Si nous ne savons pas le trouver là, nous continuerons à penser comme les hommes, et pas comme Dieu. C’est une leçon que nous n’avons pas fini d’apprendre. Nous persistons à associer l’amour de Dieu avec tout ce qui est plaisir, agréable, ce qui me satisfait. La douleur, le sacrifice, l’effort nous continuons à les associer à une punition de Dieu, c’est à dire à l’absence de Dieu. Les célébrations de la Semaine Sainte doivent nous amener à la conclusion inverse. Dieu est sans cesse présent en nous, mais nous avons besoin de le découvrir, en particulier dans la douleur et les limites.
Les textes de la Passion ne sont pas une chronique des évènements, mais de la théologie tirée des faits, dont la relation n’a pas pour objectif de nous informer, mais de transmettre la théologie sur la mort de Jésus qu’élaborèrent peu à peu les premiers chrétiens. Bien qu’il existe de grandes différences entre les quatre évangiles, le récit de la Passion est la partie où les quatre coïncident le plus. Cela est dû au fait que ce fut le premier récit à être rédigé par écrit, comme catéchèse certainement . Raison pour laquelle il se fixa très tôt dans ses traits généraux que par la suite, les évangélistes reflètent avec leur particularité propre dans leurs rédactions respectives. Chacun donne à son récit ses nuances propres, à l’intérieur du cadre reçu par la tradition.
La passion de Luc possède une claire tendance catéchétique. Même quand elle utilise la narration de Marc ou une autre plus ancienne qu’a déjà utilisée Marc, elle lui donne une touche d’humanisation très significatif. Il adoucit beaucoup le récit de ceux qui sont autour de Jésus avec sa personne. Tout n’est pas négatif. Les païens eux mêmes en sortent justifiés de quelque manière. Beaucoup de personnages figurent dans le récit qui sont en relation avec Jésus et prétendent l’aider. Jésus lui-même entre en relation avec certains avec une compréhension totale et comme les aidant à comprendre ce qui est en train de se passer. Luc élimine de son récit tous les extrémismes et présente une passion plus humaine.
Pour nous aujourd’hui,ce qui est vraiment important n’est pas la mort physique de Jésus, ni ses souffrances. Au long de ce que nous connaissons de l’histoire humaine, des milliers de personnes, avant et après Jésus, ont connu des souffrances beaucoup plus grandes et qui ont duré plus longtemps que celles que lui a connues. Dans ces moments difficiles, ce qu’a de plus important la figure de Jésus, fut son attitude inébranlable de vivre, jusqu’à ses conséquences ultimes ce qu’il avait prêché. L’important pour nous est de découvrir pourquoi on l’a tué, pourquoi il est mort et quelles furent les conséquences de sa mort pour lui, pour les disciples et pour nous.
Pourquoi l’a t-on tué? La mort de Jésus est la conséquence directe d’un rejet de la part des chefs religieux de son peuple. Rejet de ses enseignements et rejet de sa personne. Ne pensons pas à un rejet gratuit et malveillant. Les prêtres, les scribes, les pharisiens etc, n’étaient pas des gens malveillants qui se seraient opposés à Jésus parce qu’il était bon. Ils étaient des gens religieux qui prétendaient de bonne foi être fidèles à la volonté de Dieu, qui était pour eux définie de façon absolue et exclusive dans la loi de Moïse. Pour eux, défendre la Loi et le temple, était défendre Dieu lui même.
La question qu’ils se posaient était la suivante: Jésus était-il le prophète comme le croyaient certains de ceux qui le suivaient, ou était-il l’antiprophète qui séduisait le peuple et l’entraînait hors de la religion juive? La réponse n’était pas facile. Ils voyaient d’une part que Jésus allait contre la Loi et contre le temple, signes non équivoques de l’antiprophète. D’autre part, les signes qu’il accomplissait étaient une preuve que Dieu était avec lui. La confusion des disciples devant la condamnation et la mort de Jésus a beaucoup à voir avec cette contradiction chez leurs chefs religieux. A qui devaient-il obéir, aux représentants légitimes de Dieu, ou à Jésus que les prêtres tenaient pour un blasphémateur?
Pourquoi est-il mort? Nous ne pouvons qu’approximativement savoir quelle attitude adopta Jésus devant sa mort. Ce n’était ni un inconscient ni un fou. Il se rendit rapidement compte que les chefs religieux voulaient l’éliminer. Jésus devait avoir des raisons très puissantes pour continuer à dire ce qu’il avait à dire et faire ce qu’il avait à faire, bien que cela entrainât pour lui la mort. Il savait que le peuple qui ne le comprenait pas finirait pas l’abandonner. Mais il savait aussi que les chefs religieux n’allaient pas se contenter de ne pas faire cas de lui. Sachant tout cela, Jésus prit la décision d’aller à Jérusalem. Ce qu’il nous faut souligner, c’est qu’être fidèle était plus important pour lui que sauver sa vie. C’est ce que Dieu attendait de lui, et c’est ce qui fut toujours clair pour lui.
Quelles conséquences eut sa mort? Pour les apôtres, ce fut l’indispensable réactif qui les amena à découvrir le véritable Jésus. Pendant sa vie, ils l’avaient suivi comme ami, maître, prophète, mais ils étaient très loin de connaître la vraie signification de la personne de Jésus. Il leur était impossible d’arriver à cette découverte à travers ce qu’ils voyaient et entendaient; un processus de murissement intérieur était nécessaire. La mort de Jésus les obligea à cette approfondissement de sa personne et à découvrir en ce Jésus de Nazareth, le Seigneur, Messie ou Christ et le Fils…
En cela consiste l’expérience pascale. Si nous voulons comprendre la mort et la résurrection de Jésus, il nous faut tous suivre ce même chemin. Aucune explication rationnelle n’est possible concernant les évènements que nous allons célébrer.
Méditation-contemplation
Jésus par sa mort a manifesté que la VIE était en lui.
Si la VIE (Dieu) était en lui, qu’avait-t-il à craindre de la mort physiologique?
La mort n’ajoute ni n’enlève rien à son ETRE véritable.
La mort ne peut lui enlever un iota de VIE.
La vraie Vie est déjà en moi.
La seule chose que j’aie à faire est de la découvrir.
Toute « mort » (engagement, service) est signe de Vie.
Tout égoïsme (oppression, domination) signe de « mort ».
La VIE-AMOUR est le fondement de ce que je suis.
Je ne la trouverai pas dans le superficiel ou l’accidentel.
Ce n’est qu’en entrant en moi, vraiment, toujours plus,
que je découvrirai l’essentiel de moi même.
Fray Marcos
(Traduction Maurice Audibert)
