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Le gars pas propre

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Il se tenait en arrière mal peigné, les yeux pochés, les traits tirés, pas l’air très propre. Il avait passé la nuit à bambocher et dégageait une forte odeur de bière surie. Il s’était glissé dans l’église. Par miracle elle était ouverte ce matin-là…

Il se tenait en arrière mal peigné, les yeux pochés, les traits tirés, pas l’air très propre. Il avait passé la nuit à bambocher et dégageait une forte odeur de bière surie. Il s’était glissé dans l’église. Par miracle elle était ouverte ce matin-là. Il ne devait pas tarder à réaliser que c’était dimanche et qu’il était tombé en pleine messe. Il y avait un groupe de personnes éparpillées dans les bancs. Qu’est-ce qu’il lui avait pris d’entrer là ?… Il voulut déguerpir, mais il constata qu’on ne l’avait pas vu. Il n’y avait personne autour de lui, personne derrière lui non plus. Il respira. Aussi bien rester un petit moment. Il était las. Il s’assit. Il entendit des paroles lues, sans vie, des chants ennuyeux. Il n’essaya pas d’écouter. Il ne pensait pas. Il était là. Il allait s’assoupir quand un bruit le réveilla. Ça bougeait en avant. C’était la communion. Une bouffée de culpabilité monta subitement en lui. Il se revit à sa première communion, beau comme un ange, dans son costume neuf et un brassard blanc. Il se revoyait maintenant. Il eut honte. Il fallait sortir de là au plus vite. Il se leva et prit la porte en courant, mais juste en ce moment entrait une grand-mère toute menue, les yeux plissés derrière des lunettes rondes aux verres épais comme des fonds de bouteille. Elle était pressée et ne voyait pas bien où elle allait. Et lui ne l’avait pas vue venir non plus. Ils faillirent se frapper. La grand-mère perdit l’équilibre. Le garçon la saisit pour l’empêcher de tomber, et s’excusa maladroitement. Il avait rougi jusqu’aux oreilles. Elle lui fit un beau sourire et lui dit :

– Ne t’excuse pas, mon garçon, c’est ma faute. Je ne vois plus clair. Viens avec moi, je ne veux pas rater ma communion.

Elle avait de la peine à marcher et la communion était sur le point de se terminer. Le prêtre aperçut la grand-mère descendant péniblement l’allée centrale au bras du jeune homme mal peigné et l’air battu. Il la connaissait bien. Elle était toujours en retard. Mais il l’aimait et il l’attendit. Le jeune homme mal peigné et à l’air pas très propre tenta de tirer son bras de la poigne de la grand-mère en disant:

– Excusez-moi, mais je ne peux pas vous accompagner plus loin. Il faut que je m’en aille.

Elle le serra encore plus fort et lui dit :

– Mon enfant, tu vas pas t’en aller sans communier ? Ça ne se peut pas ! Viens avec moi, ça prend juste une seconde.

Il essaya bien encore une fois de se dégager, mais il n’y avait rien à faire. La vieille était attachée à lui. Il lui dit :

– J’peux pas. Vous savez, je ne viens jamais à la messe, et … la vie que j’mène c’est pas…

La vieille le coupa :

– De la foutaise, tout ça ! Moi, je ne suis pas meilleure que toi, mais je communie quand même. Ça me fait du bien, et je pense que ça m’aide à être moins méchante. Et puis, tu sais, Jésus a dit : « Je ne suis pas venu pour les saints mais pour les pécheurs »…

Ils communièrent donc tous les deux bien sagement et, après la messe, ils « brunchèrent » ensemble au petit bistro qui faisait face à l’église. Quant au curé, il était heureux d’avoir eu un communiant de plus ce jour-là.

 

 Eloy Roy

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