6ème DIMANCHE DE PÂQUES
ACTES DES APÔTRES 15, 1‑29
Quelques-uns, venus de Judée, enseignaient les frères : « Si vous ne vous faites pas circoncire selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés. » Cela provoqua un grand trouble et une vive discussion entre Paul et Barnabé et eux ; on décida que Paul et Barnabé, avec quelques autres d’entre eux, monteraient à Jérusalem auprès des apôtres et des anciens pour traiter cette question.
Ainsi, envoyés par l’Église, ils traversèrent la Phénicie et la Samarie, racontant la conversion des païens et provoquant une grande joie parmi tous les frères. Arrivés à Jérusalem, ils furent accueillis par l’Église, les apôtres et les anciens, et ils racontèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux. Mais quelques-uns du parti des pharisiens qui avaient embrassé la foi se levèrent pour dire qu’il fallait circoncire les païens et leur ordonner de garder la Loi de Moïse.
Alors les apôtres et les anciens se réunirent pour examiner cette affaire. Après une longue discussion, Pierre se leva et leur dit : « Frères, vous savez que dès les premiers jours Dieu m’a choisi parmi vous pour que les païens entendent par ma bouche la parole de la Bonne Nouvelle et qu’ils croient. Et Dieu, qui connaît les cœurs, leur a rendu témoignage en leur donnant le Saint-Esprit comme à nous ; il n’a fait aucune distinction entre eux et nous, puisqu’il a purifié leurs cœurs par la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu en voulant imposer sur le cou des disciples un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter ? Nous croyons plutôt que nous sommes sauvés par la grâce du Seigneur Jésus, de la même manière qu’eux. »
Toute l’assemblée se tut et écouta Barnabé et Paul raconter tous les signes et prodiges que Dieu avait accomplis par eux parmi les païens. Lorsqu’ils eurent fini de parler, Jacques prit la parole et dit :
« Frères, écoutez-moi. Simon a raconté comment Dieu dès le début est intervenu pour se procurer parmi les païens un peuple pour son nom. Cela concorde avec les oracles des prophètes, selon qu’il est écrit : « Après cela, je reviendrai et je relèverai la tente de David qui est tombée ; je relèverai ses ruines et je la redresserai. Pour que le reste des hommes cherche le Seigneur, ainsi que toutes les nations qui ont été consacrées à mon nom, dit le Seigneur qui fait ces choses connues depuis l’éternité. » C’est pourquoi je pense qu’on ne doit pas inquiéter les païens qui se convertissent à Dieu, mais leur écrire de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. Car, depuis les temps anciens, Moïse a dans chaque ville ses prédicateurs et il est lu chaque sabbat dans les synagogues. »
Alors les apôtres et les anciens décidèrent, d’accord avec toute l’Église, de choisir parmi eux quelques hommes et de les envoyer à Antioche avec Paul et Barnabé ; ce furent Judas, appelé Barsabbas, et Silas, qui étaient des dirigeants parmi les frères. Par leur intermédiaire, ils leur envoyèrent cette lettre :
« Les apôtres et les anciens, frères, saluent les frères d’origine païenne qui sont à Antioche, en Syrie et en Cilicie. Ayant appris que quelques-uns d’entre nous, sans aucun mandat de notre part, vous ont troublés par leurs paroles et ont bouleversé vos esprits, nous avons décidé d’un commun accord de choisir quelques hommes et de les envoyer vers vous, avec nos chers Barnabé et Paul, qui ont consacré leur vie à la cause de notre Seigneur Jésus-Christ. Nous envoyons donc Judas et Silas, qui vous exposeront de vive voix la même chose : Nous avons décidé, sous l’inspiration du Saint-Esprit et nous-mêmes, de ne pas vous imposer d’autres charges que celles-ci, qui sont indispensables : vous abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés et de l’impureté. Vous ferez bien de vous garder de ces choses. Adieu. »
Nous avons reproduit le texte complet. Dans la lecture de l’eucharistie du dimanche, seuls deux extraits seront lus, le début et la fin. Le thème est au centre de l’argument principal de ce livre, surtout dans sa première partie.
Nous sommes en l’année 48 ou 49. L’Église a déjà subi ses premières persécutions : Étienne a été lapidé (année 36-37), et Jacques, le frère de Jean, a été décapité (année 43-44). L’Église s’étend au-delà de la Palestine, et elle a déjà prêché aux païens, qui acceptent la foi.
À ce moment précis, un sujet crucial se pose : les païens doivent-ils se convertir au judaïsme et suivre la Loi de Moïse pour pouvoir appartenir à l’Église ? Paul et Barnabé ont rencontré ce problème à Antioche, et ils l’ont porté devant les Apôtres, à Jérusalem. Cette réunion est généralement appelée le Concile de Jérusalem, et elle est d’une importance capitale. De cette rencontre émergera la formulation définitive : les chrétiens ne sont pas une branche, une secte du judaïsme. Les païens entrent dans l’Église de Jésus, pas dans la Loi de Moïse.
La signification profonde de ce sujet est définitive : Jésus ne vient pas simplement accomplir la Loi de Moïse. Les termes sont inversés : ce n’est pas que l’Ancienne Loi atteint sa plénitude, reste en vigueur et s’étend à tout le monde. C’est que la préhistoire a pris fin, que le transitoire disparaît devant le définitif. Ce sont les Juifs qui doivent se convertir à Jésus, pas les païens qui doivent se convertir au judaïsme.
Ainsi, le christianisme a moins de racines dans l’Ancien Testament que dans la nouveauté de Jésus, la Parole. Parfois, nous ne tenons pas suffisamment compte de cela : il ne faut pas comprendre Jésus à partir de l’Ancien Testament ; il faut comprendre l’Ancien Testament à partir de Jésus. Avec raison, Jean pourra dire dans l’Évangile et dans les lettres : “Personne n’a jamais vu Dieu, mais le Fils nous l’a fait connaître”.
Ce texte raconte donc la naissance d’une conscience différente dans l’Église. Cette première communauté prend conscience de ce qu’elle est. Les promoteurs sont Paul et Barnabé, qui ne font pas partie du groupe originel des Douze. Pierre parvient à faire écouter l’Assemblée. Jacques donne l’impulsion décisive, et c’est l’Assemblée tout entière qui accepte. Il est très impressionnant de constater comment fonctionne cette première communauté, comment les apôtres exercent l’autorité et le magistère.
Mais nous devons faire quelques réflexions suggérées par des phrases précises du texte.
Il y eut à ce sujet une agitation et une discussion non négligeable entre Paul et Barnabé et eux ; et ils décidèrent que Paul et Barnabé et quelques-uns d’entre eux monteraient à Jérusalem, vers les apôtres et les anciens, pour traiter cette question.
Les premières communautés ne sont pas aussi idylliques qu’on nous les présente parfois. Dissensions, discussions animées… Et la manière de les résoudre est de s’adresser à la communauté de Jérusalem. Pourquoi ? Parce que c’est là que se trouvent les Témoins, la source de la Tradition. C’est la garantie de la crédibilité, de la fidélité à Jésus (comme ce sera la garantie de la crédibilité des évangiles, écrits en recueillant la prédication des témoins, pour être proclamés dans des communautés où il y a encore des témoins. Devant un collectif de témoins, on ne peut pas falsifier les faits).
Eux, donc, envoyés par l’Église, … Arrivés à Jérusalem, ils furent reçus par l’Église et par les apôtres et les anciens…
L’Église d’Antioche envoie, l’Église de Jérusalem reçoit. Heureux temps où le protagoniste est la communauté.
Mais quelques-uns de la secte des pharisiens qui avaient embrassé la foi se levèrent pour dire qu’il était nécessaire de circoncire les païens et de leur ordonner de garder la Loi de Moïse.
Il y a des “sectes” dans la communauté de Jérusalem. Les pharisiens qui rejoignent le mouvement de Jésus continuent de penser comme des pharisiens, très observants de la Loi. Se convertir n’est pas changer de manière de penser du jour au lendemain. C’est entamer un chemin de conversion. Et ces pharisiens qui suivent Jésus ont encore devant eux un long chemin de conversion.
Les apôtres et les anciens se réunirent donc pour traiter cette affaire. Après une longue discussion, Pierre se leva et leur dit :
Pour résoudre un problème, une réunion. Pourquoi faut-il se réunir ? Pierre, le “Vicaire de Christ”, n’a-t-il pas les mêmes pouvoirs, la même assistance du Saint-Esprit que les papes actuels ? Pourquoi les Apôtres ont-ils besoin de consulter les anciens ? Cela me rappelle la même situation de Jean XXIII lors de la convocation du Concile Vatican II. Et les commentaires qui ont émergé : Pourquoi un concile ? Le pape n’est-il pas infaillible ?…
Et il y a une longue discussion, ce qui indique qu’il y a des opinions passionnément différentes. Peut-on être en désaccord avec la Tête de l’Église ?
Mais, attention, Pierre va parler. Et je veux imaginer ce qu’il va dire, avant de l’entendre. Il va sans doute dire ceci : “Après avoir écouté vos opinions, frères, Nous, par l’autorité que le Christ lui-même nous a confiée, décidons, définissons et ordonnons que …”. Mais Pierre n’a pas dit cela :
« Frères, vous savez que dès les premiers jours, Dieu m’a choisi parmi vous pour que par ma bouche les païens entendent la parole de la Bonne Nouvelle et croient. Et Dieu, qui connaît les cœurs, a rendu témoignage en leur faveur en leur donnant le Saint-Esprit comme à nous ; et il n’a fait aucune distinction entre eux et nous, puisqu’il a purifié leurs cœurs par la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu en voulant imposer sur le cou des disciples un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter ? Nous croyons plutôt que nous sommes sauvés par la grâce du Seigneur Jésus, de la même manière qu’eux. »
Toute l’assemblée se tut et écouta Barnabé et Paul raconter tous les signes et prodiges que Dieu avait accomplis par leur intermédiaire parmi les païens.
Étonnant : Pierre donne son avis. Et la question n’est pas réglée ; simplement, une opinion autorisée a été entendue – l’autorité de Pierre est indéniable, mais il ne l’exerce pas avec pouvoir – et les discussions (qui semblent être animées et un peu chaotiques) se taisent pour écouter Paul et Barnabé.
Toute l’assemblée se tut et écouta Barnabé et Paul raconter tous les signes et prodiges que Dieu avait accomplis par leur intermédiaire parmi les païens.
Et maintenant, une fois de plus, les opinions entendues, le Pape décidera sans doute…
Quand ils eurent fini de parler, Jacques prit la parole et dit : « Frères, écoutez-moi. Simon a raconté comment dès le début Dieu est intervenu pour se procurer parmi les païens un peuple pour son Nom. … C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas tracasser les païens qui se convertissent à Dieu, mais leur écrire de s’abstenir de ce qui a été contaminé par les idoles, de l’impureté, des animaux étouffés et du sang. Car depuis les temps anciens, Moïse a dans chaque ville ses prédicateurs et est lu chaque sabbat dans les synagogues. »
Jacques !, le « frère du Seigneur », celui qui restera à l’avenir comme le chef de la communauté de Jérusalem. Et lui aussi donne son avis. En résumé : le Pape est présent et l’Évêque de l’église de Jérusalem, et tous deux donnent leur avis devant la communauté. Estiment-ils que le jugement, la décision finale, appartient à l’assemblée, à la communauté ?
Alors les apôtres et les anciens, d’accord avec toute l’Église, décidèrent de choisir parmi eux quelques hommes et de les envoyer à Antioche avec Paul et Barnabé ; et ce furent Judas, appelé Barsabbas, et Silas, qui étaient des dirigeants parmi les frères.
Les apôtres et les anciens décident, d’accord avec toute l’Église. Ils décident de deux choses : envoyer un message à l’église d’Antioche et choisir (pas désigner, pas simplement nommer) deux messagers pour les envoyer à Antioche.
Le message, d’autre part, est un compromis entre l’intransigeance des pharisiens et la liberté absolue demandée par Paul et Barnabé. Les chrétiens venant du paganisme n’ont pas à être circoncis, mais doivent s’abstenir nettement de tout ce qui ressemble à un culte des idoles.
Et cette manière de prendre des décisions les laisse si satisfaits, ils sentent avec une telle évidence qu’ils ont agi conformément à l’esprit de Jésus, qu’ils peuvent affirmer :
nous avons décidé, le Saint-Esprit et nous…
La communauté cherche l’inspiration de l’esprit, et a agi avec toute sincérité et avec le désir total d’agir conformément à l’esprit de Jésus.
Et ils se séparent avec la formule la moins imposante qui soit :
Vous ferez bien de vous garder de ces choses.
Tout cela renferme des leçons qui peuvent nous être très utiles :
1.- Dans les premières églises, le sujet premier, le protagoniste, est la communauté. C’est la communauté qui prend des décisions, même si les dirigeants, même les apôtres, même Pierre, sont présents en elle.
2.- Pierre est une personne respectée, il a “de l’autorité”, mais il ne l’exerce pas comme pouvoir, il n’impose pas, il ne décide pas. Ce sera une constante dans l’action de Pierre telle qu’elle est présentée dans les Actes. À ma connaissance, dans tout ce qui est raconté dans le livre, Pierre ne prend qu’une décision : entrer dans la maison de païens, les baptiser et manger avec eux des aliments interdits par la Loi (chapitre 10). Mais de retour à Jérusalem, la communauté le lui reproche, il doit donner des explications, et il le fait.
3.- Les formes hiérarchiques et leurs modes d’action qui existent aujourd’hui dans l’Église peuvent être appropriées, nécessaires, opportunes… elles peuvent l’être ; mais elles ne peuvent prétendre être la continuation de celles que nous voyons dans les Églises des Actes. Elles n’ont pas été établies telles quelles par Jésus lui-même, mais elles ont résulté ainsi en réponse aux besoins des temps. Je le répète, peut-être sont-elles judicieuses, peut-être pouvons-nous même dire qu’elles ont été inspirées par l’Esprit, mais elles ne sont pas une institution qui procède du même Jésus, puisque la première Église a fonctionné autrement. Peut-être ce qui est le plus significatif dans nos différences avec elles est le rôle central de la communauté entière, la référence constante à la réunion de celle-ci pour prendre des décisions, et la manière dont les “colonnes de l’Église” exercent leur autorité.
4.- Il serait complètement naïf de prétendre que notre Église et nos églises fonctionnent selon les modèles que nous voyons dans les Actes. Des communautés si nombreuses, vivant dans un monde si différent, ne peuvent adopter les modes concrets de ces communautés, petites, dispersées, confrontées à des problèmes qui ne sont pas les nôtres. Mais nous avons l’obligation de regarder ces communautés, leurs manières de procéder et de résoudre les problèmes, pour découvrir vers où pointe l’Esprit de Jésus, et faire tout notre possible pour nous ajuster à cet esprit, et pour que nos formes actuelles ne se sacralisent pas mais soient prêtes à changer selon ce même Esprit.
APOCALYPSE 21, 9‑23
Alors l’un des sept Anges qui tenaient les sept coupes remplies des sept dernières plaies vint me parler et me dit : « Viens, je vais te montrer la Fiancée, l’Épouse de l’Agneau. »
Il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne, et il me montra la Ville Sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, de la part de Dieu, et qui avait la gloire de Dieu. Son éclat était semblable à celui d’une pierre très précieuse, comme le jaspe cristallin. Elle avait une grande et haute muraille avec douze portes ; et sur les portes, douze Anges et des noms inscrits, qui sont ceux des douze tribus des fils d’Israël ; à l’orient trois portes ; au nord trois portes ; au midi trois portes ; à l’occident trois portes. La muraille de la ville repose sur douze pierres de fondation, qui portent les noms des douze Apôtres de l’Agneau.
Celui qui me parlait avait une canne de mesure, en or, pour mesurer la ville, ses portes et sa muraille. La ville est carrée : sa longueur est égale à sa largeur. Il mesura la ville avec la canne, et elle avait 12.000 stades. Sa longueur, sa largeur et sa hauteur sont égales. Il mesura ensuite sa muraille, et elle avait 144 coudées ‑ avec la mesure humaine, qui était celle de l’Ange ‑. Le matériau de cette muraille est du jaspe et la ville est d’or pur semblable à du verre pur. Les assises de la muraille de la ville sont ornées de toutes sortes de pierres précieuses : la première assise est de jaspe, la deuxième de saphir, la troisième de calcédoine, la quatrième d’émeraude, la cinquième de sardoine, la sixième de cornaline, la septième de chrysolithe, la huitième de béryl, la neuvième de topaze, la dixième de chrysoprase, la onzième d’hyacinthe, la douzième d’améthyste.
Et les douze portes sont douze perles, chaque porte étant faite d’une seule perle ; et la place de la ville est d’or pur, transparent comme le cristal. Mais je n’ai vu aucun sanctuaire en elle ; car le Seigneur, le Dieu tout-puissant, et l’Agneau, en sont le sanctuaire. La ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine, et sa lampe est l’Agneau.
La vision de Jean représente l’Église définitive, l’humanité définitivement triomphante avec le triomphe de Dieu, sous l’image d’une ville fabuleuse et parfaite. C’est un don de Dieu, une ville inexpugnable et magnifique, pleine d’éléments symboliques. Il n’y a pas de temple, toute la ville est temple. Elle n’a pas besoin de lumière, car Dieu est là.
C’est une image pour rêver. L’Église que nous voyons maintenant, l’humanité entière, va vers le triomphe en Dieu, vers sa présence, par la force de sa grâce. C’est une fin d’espérance, lorsque tout le mal, les ténèbres et le péché auront été définitivement vaincus.
José Enrique Galarreta, S.J.
